J'arrive trempée. Il a plu des cordes encore aujourd'hui 25 octobre. Sur le chemin j'entends les uns et les autres se plaindre de ce temps gris qui empêche les apéros terrasse. C'est l'automne. Je hausse les épaules en pensant au jour où l'homme pourra modifier à son grée le climat. LOL. Happy hours à tous !
J’accélère car je ne veux pas être en retard. J’ai préparé, hier toute l’après-midi, l’émission de radio, ma chronique sur un projet tout gris : la LGV Bordeaux-Toulouse. Quatre millions de mes amis de feuilles et de bois risquent d’y disparaître dans un trou, dans une saignée défigurant des villages entiers, comme autant de blessures. Des paysages tailladés à coup de pelleteuses comme autant de visages connus. J’arrive à l’entrée du centre, je sens cette colère au creux de mon ventre rien qu’en y pensant. Mes yeux se brouillent. Pleurer, crier ? Je monte les marches jusqu’au 1er étage où Samuel, le responsable de la radio a installé le studio d’enregistrement. Je dépasse les doubles portes et arrivent dans une pièce large et lumineuse.
Trois tables portant des micros m’attendent. Samuel disparait derrière les écrans de contrôle.
Salut Samuel.
Salut Valérie, comment va ?
Je m’approche de la table près du fond. Je défait mes affaires, installe mes écouteurs rouges comme la couleur de la terre en ce moment, lui parle climat intérieur et m’assois derrière le micro. Mon texte devant les yeux, je me revois cet arbre immense qui me salue tous les matins, sa couronne d’oiseaux accompagnant mes pas de leurs chants. Je ferme les yeux, prends une grande inspiration.
Je suis prête, dis-je.
Le générique retentit dans mon casque “la Wantedradio 1ère sur la Nature en Ville”. Je me crispe, une boule de trac sur la poitrine. “Solution Nature avec Valérie” déclame la voix off dans mes oreilles. Un silence minuscropique et je me lance. Ma voix se fait profonde, presque instinctivement, pour saluer les combattants pacifiques de l’A69, pour se questionner sur ce qui poussent à détruire toujours plus nos paysages pour 15 min gagnées et 17 euros de péage. Ma voix tremble un peu. Je me rappelle de toutes ces scènes de désolation, d’arbres couchés, tronçonnés, abattus. Ces étendues de souches, ces vides terribles que laisse une forêt quand elle est rasée à blanc et ce silence. Plus un oiseau ne chante. Je me ressaisi et enchaine sur la GPSO du Sud-Ouest, cet organisme crée par la SNCF pour niquer nos plaines vertes entre Bordeaux et Toulouse et Bordeaux et l’Espagne, nos rivières à poissons, nos coins à champignons et y installer de l’acier stérile.
Un projet pour gagner 15 min et plus de 14 milliards de coût de chantier à l’heure d’aujourd’hui. Et 2850 hectares de forêts détruites, et plus de 4 millions d’arbres abattus, des villages coupés en deux, des paysages ravagés pour 15 minutes ! J’énumère la litanie des aberrations climatiques de ce projet entre rire et larmes. J’essaie de comprendre, me questionne au micro devant mes auditeurs et lance un “Réveillez-vous” tonitruant avant la pose musicale : Un Chemin de Pierre de Nolwenn.
Je ne peux m’empêcher de chanter à tue-tête le refrain qui me colle “ La révolte était notre seul talent”. Se révolter, s’indigner, prendre de la distance aussi pour éviter de se laisser broyer émotionnellement par tous ces écocides, pour éviter de se laisser happer par l’anxiété de l’avenir, garder foi en l’Humain, en la Nature et ses stratégies miraculeuses. Une heure dix. Une heure dix pour rendre l’invisible visible, parler pour ceux qui font silence, les arbres, les oiseaux, les papillons, la planète insectoïde dans son ensemble. Je me tourne vers Samuel pour demander son avis sur l’émission du jour.
J’ai beaucoup aimé me dit-il avec un grand sourire.
Le silence dans le casque est tout à coup assourdissant. Je me lève, range mes affaires et me dirige vers le bureau adjacent où Samuel m’attend pour rédiger ce qui sera le pitch de l’épisode.
Le 35 ème épisode, me dit-il fier.
Je revois dans mon esprit tombaient les arbres au sol pour un progrès de 15 min et 17 euros de péage, le tronçon qui serait le plus cher de France et donc que personne n’empruntera. Gaspillage.
Hummm, le titre, dis-je : Le Train de l’Enfer
Le pitch ? continuai-je : Je GPSO LGV Bordeaux-Toulouse, Tu GPSO Bordeaux-Toulouse, Ils nous GPSO Bordeaux-Toulouse dans le culcul…
Nous rions ensemble de ma trouvaille et je me lève. Je me dirige vers Samuel, ce cher humain, qui derrière le bureau finit de taper mes commentaires. Je le regarde et ne peux m’empêcher de le serrer fort dans mes bras, de l’embrasser sur la joue, juste comme ça, juste pour un instant d’amour.